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Europe Creative // Laboratoire bosnien : sur le signe du lino

 

Il y a des possibilités en nombres

Sur le lino

Des coudes qui touchent des coudes

Sur le lino

 

Un contact à ne pas perdre

Mais des yeux qui ne se croisent pas

Sur le lino ils n’ont pas le temps

Il y a un contact à ne pas perdre

 

Un corps se baisse, l’autre suit

et déjà il guide.

Déjà il ne guide plus,

Il rampe sur le lino avec le premier

Qui, lui, avait décidé de se baisser.

 

Il y a une perle de sueur sur le front de

Celui qui écrit, au fond de la salle.

Les danseurs et les danseuses sourient.

 

Au fond aussi, des tables portent des bouteilles d’eau.

Le lino porte les tables.

 

On a écrit des prénoms sur des gobelets,

Pour ne pas les perdre. Le jeu reprend.

On rit.

 

Groupe de corps ! C’est central

La scène regarde de loin.

Le lino supporte.

Il y a une compétition pour le cœur

Une entraide à l’extérieur

On se demande si les danseurs,

Feux follets souriants, n’ont pas envie

De courir le lino comme ils courraient aux champs.

 

On a dit du plafond et de la scène

Qu’ils sont meringués.

 

La pause dure dix minutes.

Il faut remettre son pull

Pour ne pas prendre froid.

 

Les musiciens ont envie de jouer.

Ce n’est pas facile.

Travailler, c’est travailler.

 

Une perle de sueur, deux sans doute

Habitent le front de celui qui écrit, au fond.

Le lino se reposera la semaine prochaine.

Pour l’instant, nous sommes présents.

 

Derrière la Fenêtre, un poids lourd passe

Indifférent.

 

Travailler, c’est travailler

Et anticiper que ça ne suffira jamais.

 

Toujours, il y aura le poids des bras sur les presses. 

 

Procédé Zèbre, Lelastiko et Studio Teatar sont réunis du 26 septembre au 1er octobre, à Zenica et Sarajevo pour la deuxième semaine des laboratoires de création du projet Water Mirror – Miroir d’eau. 

Toute la semaine, Nusmir Muharemovic et son équipe ont invité des intervenants internationaux pour nous accompagner parmi lesquels Thomas Steyaert, chorégraphe flamand installé en Bosnie-Herzégovine. Les rencontres sont fortes. Les corps engagés.

 

Water Mirror // La recherche commence à Brescia

Du 20 au 24 septembre, les trois compagnies professionnelles impliquées dans le projet Miroir d’eau – Water Mirror sont réunies à Brescia, en Lombardie, pour commencer le travail de découverte et de création.
Quatorze comédiens, musiciens, directeurs, danseurs, souriants et énergiques s’engagent ainsi, dans quatre langues différentes, sautant de l’italien à l’anglais, et depuis l’anglais vers le français ou le bosnien, dans des exercices mêlant corps, technique et écoute.
Il s’agit pour nous de créer un passé commun, une expérience partagée de faire ensemble. 
 
Procédé Zèbre est élégamment représentée. Frédérique Mille, Marion Dupommereulle et Christophe Nurit entourent Fabrice Dubusset et Etienne Russias. Des amis de longue date sont également membres de l’aventure. Outre Arnaldo Ragni, complice du projet Erasmus+ WiM Laboratories Iuvenis II, nous retrouvons Marina Rossi, directrice et chorégraphe de Lelastiko et Davide Bonetti, génial musicien fou qui joue de tout, tout le temps.
Côté bosnien, retrouvailles et découvertes sont au rendez-vous. Nusmir Muharemovic, directeur de Studio Teatar, qui a rencontré Fabrice Dubusset et Arnaldo il y a vingt ans environ, s’est entouré d’une équipe multi-talentueuse, de musiciennes, comédiennes et musiciennes, d’un journaliste sportif (si !) et d’une graphiste.

Un miroir occupe le mur le plus long de la salle que nous occupons. Nous nous y regardons et essayons de lire, déjà, ce qu’il nous faut trouver de l’autre côté du miroir d’eau.

Erasmus Hidarilor // Article 2

Après une première représentation à Aiud, le projet Dictatorii débarque à Hida, dans le parc de la salle de réception de la commune.

Dans la salle de réception, des chaises en bois clair entourent des tables rectangulaires. A l’arrière, le long du mur Est, des statuettes miniatures de Blanche-Neige et les sept nains patientent pour être à l’ombre l’après-midi. Les statuettes sont un peu trop grandes pour qu’on puisse parler de Blanche-Neige et des sept nains de jardin. Plus loin, à une cinquantaine de mètre, une scène couverte nous attendait.

Pendant deux jours, les élèves du lycée technique Liviu Rebreanu de Hida et ceux du Colegiul National Titu Maiorescu d’Aiud travaillent. Ils sont encore les anges méprisants et aperçus en mai 2022 à la Station à Vichy, dans le cadre de Water is Memory. Ils sont encore des incarnations rock de Ceausescu et de Poutine. Ils sont encore l’envie de liberté et de joie d’une jeunesse qui s’affirme.

Dimanche 10 juillet, à 21h, ils vont jouer devant le public de la plus petite ville impliquée dans le projet WiM Laboratories Iuvenis II, public de la campagne transylvanienne plus habitué à voir passer des calèches dans ses rues qu’à entendre sur les versants des douces collines voisines, résonner l’écho des répétitions d’un spectacle.

Dans la salle de mariage, lorsque les musiciens Zébrés sont arrivés pour la première répétition, on y célébrait justement une union. On nous a offert des petits fours, de petits gâteaux au chocolat. Certains étaient délicieux, mais un autre avait le goût des biscuits Eugenia. Ceux-là, le moins bon donc, était le descendant des seuls biscuits qu’on pouvait trouver jusque dans les années 80 en Roumanie. Le paquet des biscuits Eugenia, annonçait alors fièrement la présence de chocolat que les habitants ne trouvaient que trop peu. Il fallait, dit-on, lécher les biscuits pour trouver une vague saveur, peut-être saupoudrée sur les côtés dans une recette depuis largement remaniée.

Avant de repartir, Procédé Zèbre rencontre, grâce à la professeure Daniela Ardelean et au soutien de la mairie de Hida, les représentants de la communauté juive de la ville, largement décimée pendant la Seconde guerre mondiale et qui a vu son lieu de culte détruit juste ensuite. L’envie de partir à la recherche des mémoires du cimetière juif et des histoires qu’il a à raconter est très forte. Rendez-vous est donné dès demain pour la suite du travail à Cluj, et plus encore en 2023 pour découvrir les jeunes transylvaniens à Vichy et pour la suite de Dicatorii en Roumanie.

Dictatorii Erasmusului + // Matei Razvan

Du 2 au 13 juillet, Procédé Zèbre est massivement présente en Roumanie pour trois créations avec les trois groupes de jeunes de Cluj, Aiud et Hida.

Après cinq premières journées, tous s’installent et travaillent dans le lycée hongrois d’Aiud pour une première création Dictatorii, le vendredi 8 juillet. Au sein de notre large équipe de lycéens et d’étudiants de l’Université de médecine vétérinaire et d’agronomie de Cluj, il est toutefois deux acteurs singuliers.

Matei Galea, le premier, a douze ans. Il n’est pas très grand et il se met sur la pointe des pieds pour que, sur le balcon de la salle de spectacle où la représentation va avoir lieu, la lumière le touche.

Il comprend bien le français, n’a pas besoin qu’on lui explique plusieurs fois les consignes et, entre tous ceux qui font au moins une tête de plus que lui, n’a pas peur de danser, de lancer des regards, d’explorer les coins et les angles morts des espaces à parcourir.

Puis, il est un étudiant qui n’étudie pas dans la capitale non-officielle de la région de Transylvanie, drôle d’expression relevée sur Wikipédia pour parler de Cluj-Napoca. Răzvan Rusu a tenu à être avec le groupe. C’est un ancien lycéen du Colegiul Național Titu Maiorescu d’Aiud. Il a fait partie de la première aventure des Laboratoires des Jeunesses européennes et appartenait au groupe avec lequel travaillaient Fabrice Dubusset et Arnaldo Ragni en 2019.

Aujourd’hui inscrit en école d’infirmiers à l’Université de Médecine George Emil Palade de Târgu Mureş, il a parcouru les cent vingt kilomètres qui le sépare de notre travail pour porter un texte en français, langue qu’il maitrise relativement bien. Lui-même dit que « c’est grâce au théâtre ». Il donne des conseils aux plus jeunes, appelle à la concentration, félicite le petit Matei, traduit, passe d’une langue à l’autre en permanence, fait attention à sa posture et arpente avec nous les nombreuses fripes de la ville pour trouver des costumes pour les musiciens. Jamais le dernier pour porter du matériel, prêter une paire de bras, enseigner une expression en roumain à notre équipe, il donne sans compter et conte la vie de sa ville à nos esprits curieux. Lui-même dit que « c’est grâce au théâtre ».

La présence de Matei et de Răzvan est une marque indiscutable. WiM Laboratories Iuvenis II ne fait pas sens parce qu’il engage des lycéens, mais parce que des individus divers, venus d’horizons différents, confrontent leur langue et leur vision, participent d’un élan collectif, portent des voix fortes, deviennent des anges en Roumanie. Cet élan, il peut offrir de nouvelles langues, il peut offrir une attitude, une envie et une ouverture à l’autre. Răzvan l’a dit, « c’est grâce au théâtre ».

  • Dictatorii, Colegiul Naţional Bethlen Gabor, vendredi 8 juillet 2022.

Mise en scène de Fabrice Dubusset avec la collaboration d’Arnaldo Ragni. Avec les Musiciens Zébrés, Christophe Nurit, Aurélie Raidron, Cyril Meysson et Fabrice Dubusset, les élèves du Colegiul National Titu Maiorescu d’Aiud, du Colegiul National Liviu Rebreanu de Hida, Matei Galea et Răzvan Rusu.

Sigmaringen !

Du 21 au 25 juin, l’équipe Procédé Zèbre et quatre lycéens de Saint Pierre (Cusset) étaient à Sigmaringen en Allemagne.

D’un gouvernement en exil aux réfugiés de Sigmaringen , la mémoire de ce territoire se met en mouvement avec la jeunesse et nous invite à nous pencher aujourd’hui sur le passé. Des témoignages à venir, un atelier « Danz théâtre »  en route pour une prochaine performance dans le cadre du festival WIM 2023, une jeunesse multi langues et multi couleurs  : Regenboggen … l’arc en ciel !

La ville de Sigmaringen se découvre sous nos yeux, L’équipée française des jeunes du Lycée Saint Pierre (Cusset, France) à la rencontre des lycéens du Gymnasium Hohenzollern (Sigmaringen, Allemagne). Le théâtre danse les mots et regarde à travers les persiennes du lycée… Mouvement du Danube qui nous plonge dans la réflexion d’un territoire, des voitures qui ont des drôles de roues, des casernes qui se transforment en camp de réfugiés, des gâteaux qui se dressent face à la forêt noire, forêt de légendes à ré écrire au présent : Der Freischütz !

Dans ce conte populaire germanique, tous les ingrédients du fantastique sont là : forêt mystérieuse, concours de chasseurs, jeune fille innocente, solitude, magie noire, faute, pardon … bref, nous voilà à rentrer dans le fleuve d’une écriture d’aujourd’hui qui conjugue le territoire des rencontres.

Un grand merci à Kossi Themanou de nous avoir raconté son histoire d’exil du Togo, il cite Albert Londres… Alors, pas de hasard si nos chemins se recroisent… Nous remercions aussi Anne-Marie et Stefi pour leur accueil et leur accompagnement avec les lycéens de Sigmaringen. Un grand merci à Carole et aux jeunes du Lycée Saint Pierre pour cette aventure qui démarre !

Les cygnes noirs, les meubles pour la France et Dino sur son banc…

Dimanche 26 et lundi 27 juin, Procédé Zèbre a travaillé avec le groupe de jeunes de Zavidovici à l’occasion d’un passage en Bosnie. Ensemble, ils ont exploré les lieux de la ville identifiés par les jeunes, ont commencé une campagne d’interviews et ont mis sur scène, au travers un dispositif scénique basique, les premiers résultats de leur collecte.

Ensemble, nous avons parcouru les différents mémoriaux de la ville et nous sommes posés toute une série de questions. On trouve à Zavidovici un mémorial présentant un cygne noir, symbole d’une unité spéciale pendant la guerre des Balkans. Pourquoi avoir choisi le cygne noir ? Y a-t-il un rapport avec le ballet ? N’est-ce pas le Lac des cygnes qui redonne la mémoire du corps à une ancienne ballerine atteinte d’Alzheimer dans une vidéo devenue virale sur Internet ? Est-ce le pouvoir du cygne noir que d’intervenir toujours dans la beauté et le su ?

Nous avons vu un monument de commémoration de la seconde guerre mondial précisant que 1074 personnes ont été tuées à Zavidovici parmi lesquelles des femmes et des enfants. Pourquoi en faire mention mais ne pas préciser leurs noms ? Et comment sait-on ce chiffre, précisément ?

Nous avons vu le monument de commémoration des victimes de la guerre la plus récente, dans l’ombre duquel s’abritait un chien errant. Aussi, avons-nous réfléchi. Les chiens des rues, sympathiques et doux à Zavidovici, quand sont-ils arrivés ? Qu’ont-ils vu ? Pourraient-ils nous raconter la première cérémonie après l’édification du mémorial ? Combien étaient-ils les bosniens rassemblés ? Ont-ils chassé la douceur des chiens ? La mémoire ne serait-elle que propreté, sans place pour l’amour et les sourires canins, ouverts sur des langues pendantes ?

Nous avons rencontré Dino, né à dix mètres de l’arbre sous lequel il était assis. Il a grandi là, sous l’arbre. Il a joué dans le gazon autour du tronc, et sous les branches. Il a eu ses enfants dans le même appartement, à dix mètres de l’arbre. Il a fait la guerre, en laissant ses enfants sous les grenades chaque jour. Il est revenu là, a jeté son sac de soldat à terre pour les embrasser. Il s’est assis sur son banc, sous l’arbre, pour attendre ses voisins. Ils parlent là. Il nous a parlé. Il a dit que la plus grande célébration c’était le jour de la fin des hostilités. Il nous a dit qu’il se souvenait avoir embrassé ses enfants, et que c’était beau. Il a dit que c’était aux jeunes générations d’arrêter la haine, et que c’était possible. Il a dit qu’il ne voulait pas parler des mauvaises choses mais que pour les belles, il avait du temps. Il a dit que oui, nous pouvions le prendre en photo sous son arbre mais pas tout seul, parce que la mémoire ça n’existe que quand on la partage

 

Nous avons parlé des fondations d’un hôtel qui a fermé il y a seulement cinq ou six, ou sept ans. Déjà, on a l’impression que c’est très vieux, mais ça ne l’est pas. Les gens ont dansé avec ferveur et ivresse dans les fondations, qui étaient une boite de nuit réputée. On nous parle d’une femme qui était costumière pour les soirées de cette boite de nuit. Elle préparait des tenues de policiers et de policières pour les danseurs. Pendant la guerre, c’est devenu un hôpital. Les stars de la musique ne descendaient plus à l’hôtel. On y soignait les blessés. Après la guerre, on a continué à s’y marier. Quand on parle de l’hôtel, il y a beaucoup de sourires. Personne n’est content de le voir abandonné.

On a visité enfin une entreprise de meubles en bois, Krivaja. On y fabriquait des meubles de qualité, tout en bois. Il n’y avait pas de contreplaqué. On dit que les maisons en sont pleines de ces meubles de qualité. Dans les bureaux, on trouve des photos de l’exploitation des chênes de Bosnie datant de 1903, les hommes avaient des tenues traditionnelles. On travaillait dur. Aujourd’hui, des halls immenses, presque abandonnés, entourent les espaces gigantesques laissés vides. On nous a offert un rouleau à pâtisserie en bois 100% bosnien. Il fonctionne très bien nous a-t-on dit. L’entreprise a fermé il y a huit ans. Elle a compté plus de 21.000 travailleurs. Aujourd’hui, ils sont encore une quarantaine pour essayer de vendre le bois qui reste, les planches, les meubles par centaines, le bois de Bosnie, découpé, tordu et monté, qui se cherche une dernière fierté. Ça ne reprendra pas. Les jeunes espèrent qu’un jour on construira un centre commercial et un gymnase. Les anciens parlent de l’orgueil de travailler.

Tout ça, on a essayé de le mettre sur une scène. Nous avons proposé aux jeunes de marcher sur scène comme ils marcheraient dans une ville pour aller acheter du pain, pour prendre un train ou pour raconter une histoire à l’élu.e de leur cœur. De temps en temps, traversant la scène, ils s’arrêtent pour dire au monde une phrase entendue dans la collecte que nous avons faite. C’était très humble.

Si je commence à parler de la guerre, je vais parler pendant deux jours.

Peut-être que c’était la guerre, mais nous, on essayait d’être heureux.

Ma petite sœur est née pendant la guerre. Ce n’est pas tout à fait une mauvaise nouvelle.

Ça ne deviendra peut-être rien. C’était le tout début d’un travail qui les amènera à Vichy en mai 2023. Les jeunes ont dit qu’ils avaient appris beaucoup. Ça valait donc la peine.

Un samedi au Procédé

Déjà, alors qu’on arrive sur le parking, l’atmosphère est surprenante. Il y a un homme qui danse, entouré de chanteuses. Il a les cheveux longs, regroupés en un chignon qui hésite entre le blond et le roux. Sa barbe est étanche à la transpiration qui habite, sous le soleil énorme du samedi 21 mai, son t-shirt et ses bras gonflés. Les chants sont en italien, un accordéoniste accompagne la chorale et le danseur improvisé.

Plus loin, assis sagement en cercle et profitant de l’ombre restante dans les angles des édifices, anciens abattoirs depuis devenue havre de théâtre et des services techniques de la municipalité, d’autres jeunes répètent les textes qu’ils porteront deux jours plus tard sur la scène de Centre culturel Municipal. On entend comme des vagues qui me reviennent sans cesse, des souvenirs qui ne veulent pas mourir, ou comme une chemise qu’un homme m’a donnée, ou encore et qui me rappellent qu’on est coupable…

Le danseur n’entend sans doute pas les phrases répétées par le groupe sage, couvertes par les chants et l’instrument lancé, mais nous oui. C’est un spectacle entêtant.

A l’intérieur des hangars qui abritent la compagnie, un troisième groupe se balade entre les armoires de costumes possibles, à la recherche d’une esthétique qui leur permettrait le lendemain de porter une mémoire. Les filles se disputent les robes de couleur vive et les chapeaux à fleur, les garçons les costumes beiges ou de couleurs pales. Ils essaient tous ensemble les vêtements trouvés et Arnaldo, dont les joies et les exclamations ont chaque fois la fulgurance des fruits rouges, applaudit.

Plus loin encore, une professeure de français autrichienne est en train d’écrire sur des valises les noms que les trois groupes, celui qui chante, celui qui répète et celui qui s’habille, porteront. Elle écrit Primo Levi, Oana Orlea, Shireen Abu Akleh ou encore Jules Durand.

On entend dans la salle du fond deux artistes italiennes qui échangent sitôt dans leur langue, sitôt dans une langue des balkans avec deux porteurs de projets bosniens de l’Agence pour la Démocratie locale de Zavidovici. Eux non plus n’entendent pas des vagues qui me reviennent sans cesse, dites par les jeunes autrichiennes, mais ils ont la voix caillouteuse. Les deux artistes italiennes hésitent sans doute à leur demander ce qu’ils faisaient pendant les années 90, et si les cailloux dans leurs voix sont de ce moment-là.

Sous le soleil de Vichy, samedi après-midi, et autour des anciens abattoirs, une cinquantaine de marcheurs portent des noms écrits à la craie sur des valises. Ils portent Giulio Regeni, Gisèle Halimi et Liliane Canu. Ils s’entraînent à marcher lentement, à s’arrêter ensemble. A se tourner ensemble. A regarder le ciel, ensemble. Ensemble, ils se disent que ce serait plus facile avec des lunettes de soleil, ils se demandent si les oiseaux qui s’amusent entre les frênes ont chaud aussi. On entend une voix roumaine qui s’entraîne à prononcer Jules Durand, et des voix qui, en allemand et en italien se demandent qui son Gisèle Halimi et Oana Orlea.

On entend enfin, au bout de la file des marcheurs à l’entraînement une voix éraillée, celle de Maria, doyenne du groupe et membre de la compagnie Ligne de Flottaison, composée de patients et de soignants de l’hôpital psychiatrique Ste Marie. Elle dit à Anne, infirmière, qu’elle portera le lendemain Morales Castillo, que c’était son père, et qu’il a fui la guerre d’Espace. Anne, infirmière, lui répond qu’elle, elle portera la mémoire de Wladislav, son oncle, et qu’il était résistant. Les voix de toutes les couleurs se taisent.

Tout à l’avant de la déambulation, Marina, Etienne et Arnaldo essaient de trouver le bon rythme pour que Stéphane, lui aussi membre de la Ligne de flottaison et qui porte la mémoire du Nageur d’Auschwitz, Alfred Nakache, puisse la tenir facilement.

Le samedi en fin de journée, sous le soleil encore trop chaud, on se donne rendez-vous pour le lendemain.

Dimanche matin, dans le hangar de Procédé Zèbre, on entend des voix une nouvelle fois de toutes les couleurs et qui cette fois crient et disent : Où est ma valise ? Hai visto la mia giacca? Denkst du, dass die Hose passt? Wir hatten gestern keine Zeit zum Anprobieren. Ar trebui să port o pălărie? Nu ? Ești sigur? Déjà dans le camion ? Ah bin parfait !!

On se donne des adresses de boulangerie pour manger sur le pouce et puis on part, à vélo, en minibus, en voiture, à pied, en courant ou en marchant. On part dans cinq langues encore, avec beaucoup de sourires, et un de gravité. On se redemande une nouvelle fois comment s’appelle la fille qui va porter Primo Levi, parce qu’on a parlé avec elle un peu plus tôt mais qu’il y a trop de prénoms à retenir… On se redemande encore comment on dit Bonjour, ça va ? en roumain, et en allemand.  On se demande si Alles ist gut ? avec l’accent italien, et alors on rit. On se demande une dernière fois qui c’était ce Jules Durand, et s’il y a un lien avec Antonio Gramsci, ou avec Primo Levi.

Dimanche après-midi, devant les portes fermées de Procédé Zèbre, la poussière retombe sur le sol séché par le soleil de mai, implacable mais distrait. Il dirige ses rayons un peu plus loin, en centre-ville où cinquante marcheurs font s’éteindre les bruits de la ville quand ils passent, doucement, dignes et superbes dans leurs tenues bariolées, portant à la main des mots bien souvent ignorés.

Les Passeurs de Mémoires ont répété devant le havre théâtral puis ont marché dans les rues de Vichy, inscrivant au présent sur les pavés centenaires, la mémoire de ceux qui ne se sont pas tus, de ceux qui ont marché à contre-courant, de ceux qui ont levé la tête sous la noirceur du ciel et du temps.

Dimanche toujours, plus tard, un camion est venu décharger des valises, des manteaux, des chapeaux, quelques affaires encore. Deux gars étaient fatigués, l’un a dit à l’autre Je suis épuisé. C’est lourd ces valises.

« J’avais à peine 17 ans en 1943 lorsque j’ai rejoint un groupe de résistants qui faisaient passer des personnes recherchées par les Allemands, que ce soient des juifs, chrétiens, ou sans religion. A cette époque ce qui comptait c’était notre idéal. » – Wladislav Picuira, Résistant.

 

UNSS – Cusset

Forts de leurs expériences dans le cadre du projet Erasmus+ WiM Laboratories Iuvenis II avec les compagnie Procède Zèbre et Lelastiko, les élèves du lycée St Pierre de Cusset ont présenté leur création au Festival national de danse UNSS.

Ils ont porté la chorégraphie Esilio.

« Dans ma valise, j’ai entassé nos vies et, coincées entre les chaussettes, les âmes aimées de ceux qui sont restés. Dans ce chaos de l’exil, nous sommes des porteurs de mémoire, des porteurs d’espoir ».

 

Water is Memory 2022, c’est parti !

Water is Memory 2022, premier grand rendez-vous des jeunesses européennes de WiM Laboratories Iuvenis II est lancé depuis vendredi 13 mai.

Après un premier week-end dédié à l’altérité avec une performance de la Cie Lelastiko au Lycée St Pierre de Cusset, deux organisations partenaires, les premiers groupes arrivent à Vichy.

Ainsi, les élèves du lycée Titu Maiorescu d’Aiud, en Roumanie, sont arrivés pour jouer ce mercredi à la Station, jeune lieu culturel bourbonnais, une performance inédite : Dictatorii, réflexion performative autour de la dictature de Ceausescu et des avancées russes en Europe de l’est. Leur prestation sera complétée par un travail vidéo de la compagnie Üburik et un concert inédit des musiciens Zébrés.

Les représentants d’Almateatro et de l’ADL de Zavidovici sont également arrivés, pour observer les travaux en cours et construire les performances qui habiteront les lieux de programmation de la prochaine édition du festival.

Les échanges entre jeunes européens commencent enfin, les Ciao! rencontrent les Ce mai faci?, les Ja sam dobro. Évidemment les lycéens du continent se parlent et se découvrent, mais ils échangent aussi avec les jeunes travailleurs de la compagnie Procédé Zèbre, et découvrent des réalités possibles de leur futur immédiat : commédien.ne, étudiant.e dans les filières de la communication, chargé.e de communication, de production, photographe…

Les langues se confrontent donc, s’interrogent. Des mots hésitants dans la langue de l’autre s’établissent au cœur des répétitions, des regards et des (très, très, très) nombreux sourires !

Arnaldo Ragni, comédien, ami de l’Europe et qui a encadré nombreux des stages initiés depuis le début de l’année, est présent pendant tout le mois pour accompagner les énergies des jeunes et penser les performances jouées à Vichy. Tous les rendez-vous du festival sont à retrouver sur le site de Procédé Zèbre : https://procedezebre.com/.

Nos laboratoires, les jeunesses européennes // Premier débat

Lundi 23 mai, à l’occasion de la 7e édition du festival vichyssois Water is Memory, s’est déroulé le premier des grands débats des trois ans de travail de notre projet.

Il a réuni au Centre culturel de Vichy, ex-Valery Larbaud, des jeunes autrichiens du Gymnasium de Perchtoldsdorf, des jeunes italiens accompagnés par la compagnie bressane de Lelastiko, et des jeunes du lycée St Pierre de Cusset qui, au-delà de leur travail au sein du lycée, ont voyagé pour certains en Autriche, et pour d’autre en Lombardie.

Cette dernière institution était représentée par Laurent Friaud, principal du lycée français et les coordinatrices du projet en Bourbonnais Brigitte Brihat et Carole Zacharie. Alexandra Daëmon, coordinatrice du projet, Anna Schutz, professeure de français et Matthias Suske, metteur en scène, représentaient l’institution autrichienne. Marina Rossi, directrice et chorégraphe, et Arnaldo Ragni, metteur en scène et comédien, ont pris la parole au nom de Lelastiko.

Les échanges ont très rapidement mis en avant que la pratique dramaturgique et chorégraphique en commun a permis la mise en contact d’élèves ne partageant pas les mêmes bases linguistiques. Ils ont en cela insisté sur le corps. Revenant sur la dimension corporelle du travail produit, tous ont dit que les contacts physiques qu’induisait la scène avait créé une proximité, une connexion et bien souvent une solide amitié.

Ils ont également mis en évidence que les quatre premiers mois de travail avaient permis, pour tous, de comprendre que les mémoires ne s’évoquent pas au passé mais bien au présent et qu’elles ont une concrétude contemporaine indéniable.

Les mots ont été nombreux, tous souriants, souvent émouvants. Nous en avons tiré une liste d’expressions qui seront notre feuille de route en attendant le prochain rendez-vous collectif :

  • Impressionnante interconnexion immédiate.
  • Le sens du collectif.
  • Multiplicité des profils.
  • Le travail de tous.
  • Une si belle symphonie.
  • La conscience de soi.
  • Pierrick veut répondre.
  • Connexion.
  • Trouver un lien avec les autres, et avec l’histoire.
  • Le langage du corps crée des contacts.
  • Ce n’est pas de la chance.